Madeleine Frapier, itinéraire d’une vie

 

D’après l’homélie de Monseigneur Charles Molette (26 février 2002).

Madeleine Frapier s’est trouvée immergée dans les drames de son siècle. Membre du tiers ordre franciscain, son itinéraire est une réponse de l’homme à qui Dieu donne de le chercher, même à tâtons.

La vie dans laquelle elle fut immergée lui donna de s’interroger sur la fatalité des guerres, sur les insuffisances, aussi bien que sur les manques de cohérence d’une culture qui ne se déployait de fait que sans référence à Dieu. Ainsi, dans sa propre existence Madeleine Frapier aura éprouvé et diagnostiqué cette crise de civilisation, qui dans son fonds reflète le « drame de l’humanisme athé ».

Portant ce drame jusqu’au paroxysme, la Seconde Guerre mondiale atteint, au plus intime, la vie même de Madeleine Frapier. Les épreuves sont désormais son lot personnel. Cette période, en effet, retentit en elle à un double titre, d’une part la mort de son jeune frère Charles, résistant dénoncé, torturé puis fusillé en Juillet 42 ; d’autre part son rapprochement du courant de l’Amitié judéo-chrétienne.

Le sacrifice de son jeune frère (résistant, torturé et mis à mort) a fortement jalonné la vie de Madeleine Frapier. À sa mort, il laisse une lettre témoignant de l’évolution spirituelle qui, de sa résistance jusqu’en prison, l’avait ramené à la foi et, dans la force de Dieu, l’avait rendu plus grand que la mort, au point même de demander aux siens, plutôt que de se laisser durcir par l’épreuve du deuil, de faire au contraire de leur vie le service d’un amour susceptible de porter des fruits abondants et désintéressés. L’impact d’une telle fin de vie était comme une force, victorieuse de la mort.

Mais elle eut à apprendre que cette expérience était difficilement communicable. En effet, le choc et l’approfondissement spirituel que provoqua pour elle cette épreuve, elle a voulu l’exprimer en écrivant un « Mystère ». Or cette œuvre théâtrale, fruit d’une « poignante expérience personnelle », ne fut guère accueillie par le public, qui manquait de repères non seulement religieux mais aussi humains. De la sorte, la dimension dramatique de son épreuve se heurtait à l’athéisme de sa génération, lui en révélant la gravité.

Elle prit vraiment conscience de ce qu’avait été dans son horreur, dans son ampleur, « l’hécatombe ». C’est alors, seulement que les grandes figures de ceux qui luttèrent, envers et contre tout, pour remonter ce courant destructeur, s’éclairent pour elle. Elle entre dans le courant de l’Amitié judéo-chrétienne, rencontre André Chouraqui, Jules Isaac etc. s’intéresse à la Conférence de Seelisberg, au travail du Père jean Danielou ainsi qu’à la naissance et au développement de la Fraternité d’Abraham ouverte aux trois religions qu’on appelle monothéistes.

L’après-guerre représente un moment important pour Madeleine Frapier. Vingt ans plus tard, la lecture spirituelle du concile Vatican II projette une lumière théologique sur le drame de la Shoah et imprime alentour une orientation décisive : non seulement en renouvelant le regard chrétien envers les relations avec les religions non-chrétiennes, mais aussi en soulignant l’universelle responsabilité des croyants pour remédier à cette situation. Madeleine Frapier se trouve alors prête à servir cette cause, non seulement par l’ouverture acquise dans les rencontres qu’elle a faites et par les liens qu’elle a contractés, mais aussi par l’approfondissement spirituel que lui permet, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, son entrée dans le monde de saint François d’Assise.

De plus, après le souci du peuple juif dans les années 1960, des rencontres avec l’Islam retiennent aussi son attention. Et il reste d’elle-même une longue étude manuscrite sur le « Soufisme ». Pourquoi ? Parce que, écrit-elle, « Le but du soufisme, comme aussi celui des mystiques chrétiens et juifs est d’atteindre à la réalité véritable ».

Dans le même temps, les épreuves continuent de s’accumuler dans sa vie : la mort de son père en 1946, son veuvage en 1968 et deux ans plus tard la mort de sa mère. Ces deuils sont suivis d’une quinzaine d’années passées en Bretagne au service d’un Centre d’animation qu’elle avait fondé et qu’elle animait. Mais une autre épreuve lui fait accomplir le pas décisif auquel la vie l’avait secrètement préparée : la mort de sa fille aînée, Claire Lisle, en 1989. Étant donné sa propre quête spirituelle, Madeleine Frapier est sensible à l’exigence intérieure de sa fille, à l’énoncé qu’elle en présente, du fondement à cet épanouissement de la foi chrétienne et à son ouverture universelle : établir une rencontre entre la science et la foi et présenter leur complémentarité pour permettre aux contemporains d’entrevoir « la possibilité de s’unir si elles veulent dire un homme digne de ce nom ».

 

Création d’Artisans de paix

 

À 90 ans, Madeleine Frapier se lance dans la dernière œuvre de sa vie, convaincue de l’importance unique, essentielle, d’une paix mondiale. Elle écrit : « Travailler à faire faire au monde un pas vers la paix, si petit que soit ce pas, justifie tous les efforts et tous les sacrifices. En 1993, il devint évident qu’il n’y avait plus un jour, plus une heure à perdre pour devenir Artisan de Paix et les autres avec moi ». L’association fut fondée en 1994.

L’œuvre continue. Ainsi que le rappelle le mot de Massignon : « La seule histoire d’une personne humaine, c’est l’émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ». Le sens du Dieu vivant qui s’est révélé à Moïse se conjugue avec la béatitude promise par le Christ aux Artisans de paix. La valeur symbolique du Sinaï peut d’autant plus légitimement mobiliser ceux qui se veulent Artisans de paix, que de hautes autorités religieuses lui accordent leur patronage. Car une référence à Abraham, le père des croyants, concerne tous ceux qui se réclament de la foi de Dieu qui s’est révélé aux hommes comme Celui qui est, et qui y a révélé son identité comme étant le Miséricordieux.

 

Le projet initial d’Artisans de Paix

 

Au cours des années qui ont suivi la dernière guerre, un grand nombre d’hommes et de femmes ont pris conscience du développement prodigieux du matériel de guerre, du pouvoir destructeur des armes atomiques, bactériologiques, etc… et de l’ampleur des génocides et des crimes contre l’humanité, organisés et perpétrés de façon de plus en plus efficace.

Mettant fin à la résignation millénaire qu’inspirait jusqu’alors la guerre considérée comme une sorte de fléau naturel, ces hommes et ces femmes ont résolu de travailler pour la Paix du Monde.

Pendant cette même période, la confiance presqu’absolue que l’esprit humain avait mis dans la science a été ébranlée et le temps est venu de comprendre que la pensée scientifique et technologique est peut-être capable de faire s’écrouler les morales traditionnelles, mais qu’elle est incapable de les remplacer par des critères éthiques universels.

Ces hommes et ces femmes ont compris que les progrès de la science ne sont pas nécessairement les progrès de l’humanité. Le fait que la science soit capable de répandre la mort de façon presqu’instantanée sur un nombre illimité de vivants, les problèmes brûlants qu’elle suscite aujourd’hui et dont les manipulations génétiques, l’euthanasie, l’avortement… ne sont plus les moindres, prouvent que l’empire qu’elle a pris sur l’esprit humain est souvent au service de forces d’illusions et de mort.

Ils en ont conclu que le monde à venir dépend en grande partie de l’orientation que prendra la science: si elle se laisse aveugler par l’instinct de puissance, par la volonté de dépasser coûte que coûte les finitudes de l’humaine condition, elle nous conduira à un déchaînement de violences et d’aberrations. Si au contraire les chercheurs se laissent éclairer par la lumière divine, grâce à la contemplation, la Science alliée à la Foi entrera dans la voie la plus sage, la plus conforme au bien de tous. Elle sera alors en droit d’espérer contribuer à l’établissement de la paix dans le monde.

Animés par cette espérance, ces hommes et ces femmes se sont tournés vers une Ethique qui a la force de convaincre, force qu’elle puise dans les textes sacrés, fondateurs des grandes religions. C’est la même Loi qu’ils ont trouvée dans les trois religions Monothéistes, Loi dictée par le Dieu Un, sur le Sinaï : “TU NE TUERAS POINT“.

Ils ont alors créé des groupes, ils se sont affiliés à des Mouvements divers, nés de milieux, d’origines et de cultures différents, qu’il s’agisse d’échanges ou de compréhension, d’études ou de prières, ou encore d’actions diplomatiques. On en a recensé plus de cent en France : il en existe à l’étranger. Citons la Conférence mondiale des Religions pour la Paix présente dans plus de vingt pays, qui fut à l’origine des Assises du 24 novembre 1996 avec l’équipe du journal protestant RÉFORME, l’une des sections des Editions Albin Michel et d’autres groupes, dont la vocation commune est de “faire prendre corps au dialogue entre les Religions”.

Jusqu’à présent, ces Groupes, ces Mouvements étaient éparpillés et ne se connaissaient guère entre eux – on peut espérer qu’une fois recensés, ils aboutissent à une Fédération. Actuellement, chacun de ces groupes a ses rassemblements, ses manifestations propres qui permettent pendant deux ou trois jours – chaque année dans une ville différente – la rencontre des plus hautes sommités religieuses de tous les continents. C’est le cas de la “PRIÈRE POUR LA PAIX” dont la première dirigée par le Pape Jean-Paul II a eu lieu à Assise en octobre 1986. Ces rencontres représentent une organisation, un déploiement considérables, pour aboutir à un rapprochement de quelques heures qui passent comme l’éclair ! Sont-elles nécessaires ? C’est indiscutable. Mais la situation a changé depuis 1986 et peut-être ne sont-elles plus suffisantes ? Partout maintenant, les signes d’un courant puissant de dialogue s’élargit sur le monde.

A ce stade, ne doit-on pas souhaiter la création d’un lieu permanent de rencontres sur quelque haut lieu de la Planète assurant une large plate-forme de concertation, permettant des rencontres approfondies, ménageant des temps de recueillement, aboutissant à des choix longuement mûris ? Un lieu où la prière contemplative soutiendrait la poursuite, humble mais opiniâtre, d’actions déterminantes pour la Paix mondiale.

Le nom du Sinaï a été avancé… N’est-ce pas là qu’il faudra monter ensemble, nous tenir ensemble, face à la Loi, ayant compris que c’est la Loi qui donne son vrai visage à la créature humaine…cette créature d’un si grand prix qu’on peut croire que c’est pour l’accueillir que la Création tout entière a été suscitée ? Ensemble, donnons-nous à cette Loi que Dieu a mise au centre des trois Religions nées d’Abraham; travaillons ensemble à l’élaboration de “l’Esprit du Sinaï”. La Loi n’est-elle pas, avec la Liberté, les premiers de tous les biens ?

Cette note a été rédigée en 1993 par un COMITÉ PILOTE composé de deux juifs, de deux chrétiens et de deux musulmans, convaincus qu’il est nécessaire, si l’on veut la paix, de témoigner respect et compréhension mutuelle à l’égard des croyants, fidèles à l’un ou l’autre des chemins qui mènent les hommes à Dieu, à commencer par ceux des trois religions monothéistes, nées toutes trois d’Abraham. Ceci afin d’entreprendre ensemble – sans nuire à l’autonomie de chaque groupe – une action commune: inventive, constructive, concrète.

Tel est le projet initial des ARTISANS DE PAIX, lequel s’est développé sur un deuxième plan lorsque Paula Kasparian est entrée dans notre Conseil d’administration. Ce deuxième plan, c’est de créer en même temps un peuple en marche : chrétiens, juifs et musulmans travaillant – par des conférences-débats, des colloques, de constantes rencontres, des réunions de prière – à approfondir en nous l’Esprit du Sinaï.

Notre comité-pilote, sur le conseil de l’UNESCO, est devenu depuis octobre 1994, une association selon la loi de 1901 : ARTISANS DE PAIX prêts à partager avec d’autres groupes la réalisation de notre projet, duquel on peut attendre un pas décisif vers la paix mondiale.

 

La pensée contemporaine de Madeleine Frapier

 

D’après ses « Lettres trimestrielles » (1995-2000).

Le sens du Dieu vivant qui s’est révélé à Moïse se conjugue avec la béatitude promise par le Christ aux artisans de paix. Dès lors qu’au plus intime de leur être, cette conviction est accueillie dans la prière des croyants comme un don de Dieu, la force qui en résulte est capable d’instaurer la paix sur la terre, pour tous les hommes, – même les délateurs et les bourreaux des victimes et des plus authentiques martyrs. Telle est bien la conviction qui se dégage de la suite des vingt et une Lettres trimestrielles, rédigées à l’intention des membres d ‘ARTISANS DE PAIX.

Dès la première lettre, elle écrit :

« Nous n’avons qu’un Projet, qui a l’originalité d’être concret, de matérialiser le besoin qui se fait fortement sentir – à notre époque de désarroi et de confusion – d’un lieu permanent de silence, d’étude et de prière, pour les trois religions nées d’Abraham, sur un haut lieu de la Planète, au service de la paix mondiale ».

La seconde lettre fait état de la réunion qui rassembla « prés de cent personnes », à l’occasion de laquelle furent présentées de belles images qui, « Rapportées du plateau du Sinaï, leurs ciels grandioses et tourmentés, leurs oasis, leurs immensités de rocs et de sables qui viennent mourir au bord des eaux limpides d’u bleu intense du golfe d’Akaba, nous ont permis d’évoquer un fait unique dans l’Histoire des hommes : c’est là que ces créatures, campant un instant sur cette sphère roulant dans l’infini ont pu, grâce à l’un d’entre eux, Moïse, rencontrer sur le mont Horeb, à jamais sacré, le Dieu Unique, Créateur de l’Univers et recevoir sa Loi ».

Bientôt les massacres de Cana et de Thibirine relancent, s’il en était besoin, l’élan initial (3 ème lettre). Et l’attention à la rencontre de 1986 à Assise suscite une sorte de recentrage : « La prière, a dit le Pape, exprime, ‘dans la diversité des religions, une relation avec une Puissance qui surpasse nos seules capacités humaines’ ; et, conclut Madeleine Frapier, c’est par cette relation que nous obtiendrons la force d’établir et de faire durer la Paix » (8 ème lettre).

Dans le même temps se développe une attention mutuelle à des éléments importants des trois religions, afin de former un « peuple en marche » (8 ème lettre). Et aussi une attention à tout ce qui a déjà été accompli (Amitié judéo-chrétienne, les dix points de la charte de Seelisberg, le Concile Vatican II, etc.(11 ème lettre). L’ouverture appelant l’ouverture, c’est le besoin d’âme de l’Europe, qui, malgré un héritage ancien, apparaît flagrant comme une « crise de conscience » (14 ème lettre), mais aussi comme « une véritable responsabilité dans l’organisation de la Paix mondiale » (15 ème lettre)… d’autant plus que « la création de nombreux îlots de musulmans sur notre continent, que se partageaient jusqu’à présent les Chrétiens, avec un nombre grandissant de libres-penseurs, change son aspect et pose de nouveaux problèmes » (17 ème lettre). Telles sont les urgences que l’infatigable élan de Madeleine Frapier communiquait aux Artisans de paix dans la lumière du Sinaï et du pèlerinage qu’y a fait Jean-Paul II en l’an 2000 : « Venu y prier intensément en faveur de la paix et de l’harmonie entre les religions en même temps qu’il affirmait que ‘l’ennemi numéro un du vrai esprit religieux, ce sont les préjugés, le fanatisme et la haine’ et qu’il ajoutait : ‘promouvoir la violence et l’affrontement au nom de la religion est une contradiction terrible et une grande offense » (18 ème lettre).

Ces balises autorisées incitaient Madeleine Frapier à poursuivre sa tâche ; et la dernière lettre qu’elle a rédigée fut pour donner « des nouvelles du terrain du Sinaï » (21 ème lettre), puisque le projet prend corps. C’est tout spécialement à Paula Kasparian, assurant ainsi la transition, qu’est due, depuis 1997, l’organisation de rencontres « Artisans de Paix » bénéfiques pour l’ouverture mutuelle et réciproque des différentes communautés constituant ensemble un peuple en marche. Au cœur de la rencontre entre Madeleine Frapier et Paula Kasparian, en plein ciel (de retour de Fès et en direction de Paris), le 15 octobre 1994, se trouve mystérieusement présente l’inspiration de Sainte Thérèse d’Avila. Fêtée en Église tous les 15 octobre, Sainte Thérèse d’Avila, est prégnante dans la vie spirituelle de Madeleine Frapier et dans celle de Paula Kasparian. Elle est aussi rendue présente par le CARMEL DE LA PAIX de Mazille auquel sont reliés dans la prière, les Artisans de paix.


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