Le début du XXIème siècle confirme des menaces terroristes, des risques de guerres civiles au Liban et en Côte d’Ivoire et voit naître des soulèvements qui secouent des peuples entiers cherchant la voie de la liberté et de la démocratie : en Tunisie, en Egypte, peut-être demain en Algérie. Ce mouvement pourrait s’amplifier dans le cadre d’une globalisation galopante, qui manque de repères et de fondements éthiques universels auxquels se référer. Face à une telle situation quelles voies nouvelles peuvent proposer les croyants chercheurs de paix pour répondre à ce besoin ? Paula Kasparian, Présidente de l’association « Artisans de paix », qui partage la conviction, avec les siens, qu’il ne peut y avoir, sur terre, de paix véritable sans la réconciliation urgente des croyants de toutes les religions, propose ici une voie de conversion spirituelle de la pensée, conduisant à la construction d’une fraternité démocratique concrète et de paix.
Ce dossier a été mis en ligne sur le site cherchonslapaix.org, en février-mars 2011. Il demeure actuel.

 

 

 

Artisans de Paix : une histoire, une vocation

 

À l’origine de l’association des ARTISANS DE PAIX créée le 4 octobre 1994 (Journal Officiel de la République Française), se trouve la conviction partagée par un grand nombre, qu’il ne peut y avoir de paix véritable sur terre que si une entente entre les religions est instaurée, à commencer par les religions révélées issues d’« Abraham ». Les évènements nous montrent que la nécessité de bâtir les fondements d’une telle paix est plus urgente que jamais. La confiance quasi-absolue que l’esprit humain avait mise dans la science depuis le siècle des Lumières et qui lui tenait lieu de foi, s’est effondrée. Les hommes comprennent maintenant que si la pensée scientifique et technologique est capable d’ébranler les morales traditionnelles, elle est impuissante à les remplacer par des critères éthiques universels. Enfin à l’âge de la cybernétique, de l’informatique et de la robotique comme des nouvelles techniques de la communication, le champ de la conscience humaine s’est élargi aux dimensions de l’univers appréhendé dans sa globalité mais pas dans son mystère.

Entrer dans le mystère des religions

Le mystère n’est pas ce que nous comprenons mais ce qui nous comprend. Son oubli est la voie barrée à l’engendrement de la conscience, à tous les niveaux de la genèse de l’univers et de la société. Les religions portent cet oubli à son paroxysme lorsque croyant posséder le mystère, elles enferment les hommes dans une répétition meurtrière. Cette situation rend plus nécessaire et urgente que jamais la réconciliation des religions dont la proximité géographique comme celle des cultures et des groupes sociaux, ne peut que croître tandis que l’homme dispose de capacités de destruction quasi-instantanée sans précédent dans l’histoire.

…dans le souffle de l’esprit d’Assise.

Cette prise de conscience engage la responsabilité citoyenne de tous sur un terrain nouveau, celui du geste symbolique à poser. Elle invite les religions à la réorientation de leur désir dans le sens de ce qui se produisit en 1986, lorsqu’à l’issue d’une semaine de prière pour l’Unité, le 25 janvier, fut proposée une Réunion Inter-Religieuse de Prières pour la Paix à Assise. La vocation première d’Artisans de Paix est de perpétuer le geste d’Assise : c’est pourquoi les  réunions interreligieuses de prières « Artisans de Paix » sont l’expérience de base des membres de l’Association. Mais pour que se perpétuent des rencontres de ce type, encore faut-il qu’elles soient concevables. Un véritable travail réflexif – épistémologique – de cette expérience de base s’avère nécessaire.

C’est pourquoi  la vocation des Artisans de paix est de créer dans le Souffle de l’Esprit d’Assise, un Centre permanent interdisciplinaire, interreligieux et international sur un des hauts lieux symboliques de la planète, le désert du Sinaï. Rappelons le projet de l’Association tel qu’il est écrit à l’article II des statuts, selon le désir de Madeleine Frapier, fondatrice en 1994 : « L’Association «ARTISANS DE PAIX» a pour objet de créer et d’instaurer un centre permanent sur un haut-lieu de la Planète (en l’occurrence, dans le désert du Sinaï) qui réunira – dans le respect scrupuleux de la doctrine et des rites propres à chacune des trois religions monothéistes, c’est-à-dire sans SYNCRÉTISME  ni CONFORMISME – des hommes et des femmes de bonne volonté et de décision appartenant aux domaines : scientifique, éthique, spirituel, leur permettant des séjours de rencontre, de spiritualité, d’interéchanges, afin de préparer de façon suivie la paix mondiale».

Trouver matière pour faire alliance

Lors de sa rencontre avec Madeleine Frapier le 15 octobre 1994, en avion de retour de Fez, Paula Kasparian s’engage dans le Projet en le réorientant vers la réalisation d’un « peuple en marche » dans l’esprit du Sinaï. Le « Centre permanent » devient la permanence d’un groupe itinérant qui réunira, sans syncrétisme ni conformisme, des femmes et des hommes de bonne volonté et de décision, appartenant aux domaines scientifique, éthique et spirituel. Il sera un lieu d’échanges laissant émerger, d’une expérience commune et pourtant toujours différente du désert, les grands axes de l’existence humaine au service de la Paix. Depuis 1997, elle organise des échanges à Paris, en Bourgogne et en 2012 à Jérusalem, faisant le pari qu’en s’enracinant dans ce que signifie « Sinaï » dans la diversité des familles humaines, celles-ci trouvent matière pour faire alliance.

Au fil de ces rencontres, le déplacement s’est opéré du site géographique du Sinaï vers la spiritualité du Sinaï : les « Artisans de Paix » font le pari qu’en s’enracinant dans la Mémoire profonde du Sinaï dans la diversité de nos traditions religieuses mais aussi de nos traditions de pensée, les peuples de la terre trouvent matière pour faire alliance. Par « Mémoire profonde », nous entendons la « Mémoire corporelle de l’événement immémorial », avant que des mots ne viennent pour en parler. Dans cette Mémoire profonde, nous nous laissons rencontrer par les récits concernant Moïse, Elie et la Transfiguration. Les théophanies de Moïse et d’Elie ont lieu sur le mont Sinaï (ou Horeb qui est une autre appellation du Sinaï). Les récits évangéliques de la Transfiguration ont lieu sur le mont Thabor mais Jésus y est entouré de Moïse et d’Elie, ce qui évoque le Sinaï.

En 1998, avec la présence de Raphaël Draï parmi nous, a émergé le signe de reconnaissance des « Artisans de Paix » : les récits évangéliques de la Transfiguration sont devenus le signe de reconnaissance des « Artisans de Paix ». En écoutant Michel de Goedt, carme, en parler, Raphaël Draï s’est écrié : « Comme Moïse, Jésus et Elie s’entretiennent, Juifs, Chrétiens et Musulmans sont invités à s’entretenir et ceci est un véritable changement de paradigme du rapport entre les religions ». Et  Paula Kasparian d’ajouter : « Et ceci devrait transfigurer la matière du monde ». En 2006 des bouddhistes ont rallié nos entretiens qui se déroulent sous le signe de la Transfiguration : ils ont reconnu que ce dont nous parlons les concerne dans leur humanité. Ce qui est un signe que nous en parlons  d’une manière telle que nous n’en sommes pas propriétaires.

… et Transfigurer la matière du monde.

Comme Moïse, Jésus et Elie s’entretiennent dans les Récits évangéliques de la Transfiguration, Juifs, Chrétiens et Musulmans sont invités à s’entre-tenir et ceci devrait transfigurer la matière du monde… S’il est clair que les Juifs peuvent se rallier en Moïse et Elie mais tout particulièrement en Moïse, les Chrétiens en Moïse, Elie et Jésus mais tout particulièrement en Jésus, les Musulmans reconnaissent les trois en tant que prophètes mais le parcours d’Elie est privilégié pour eux parce qu’il a des points communs avec celui d’Ismaël, parce que l’ascension d’Elie annonce celle du Prophète de l’Islam et parce qu’Elie initie une certaine forme de spiritualité islamique. Quant aux Bouddhistes, ils ne se reconnaissent pas en une personne certes, mais dans l’élément même de transfiguration de la matière. Le changement de paradigme du rapport entre religions réside en ce que celles-ci se parlent à pieds d’égalité : les religions  exorcisent leur risque d’instrumentalisation politique par le dialogue entre elles, sans privilégier l’une d’elles, c’est-à-dire sans s’inclure (comme c’est le cas dans les théologies de la substitution) ni s’exclure (comme c’est le cas dans une certaine culture du mépris). Dans le dialogue, chacune entre-tient l’autre en lui donnant à penser, tandis qu’elle puise sa sève en ses propres racines reconnues comme promesse d’accomplissement dans un horizon d’entente et de respect mutuel.

L’Association Artisans de Paix a pour vocation d’être interspirituelle au sens fort du terme, puisqu’il s’agit pour chacun, de faire l’expérience de la spiritualité du désert du Sinaï, à partir de la voie qui est la sienne propre. Ce qui suppose une transformation des mentalités devenant capables de penser aux frontières. Comme le dit sainte Thérèse d’Avila, c’est une grâce que de connaître Dieu, c’en est une autre que de le savoir et c’en est une troisième que d’en parler. En parler suppose que l’on intériorise l’expérience jusqu’à ce qu’elle devienne notre manière de vivre et de penser aux frontières de soi-même et de l’Autre, de soi-même et des autres. C’est pourquoi l’Association a aussi pour vocation d’être interdisciplinaire et internationale.

S’engager dans une voie de sanctification

L’inspiration des Artisans de Paix est l’unité des enfants de Dieu dispersés (vocable juif et chrétien) ou encore l’unité des serviteurs de Dieu dispersés (vocable audible par des Musulmans), avec le partage intégral du message essentiel de chacune de nos traditions, sans confusion des unes avec les autres et sans accaparement aucun. Nous l’expérimentons à chacune de nos réunions interreligieuses de prières où nous nous engageons dans une voie de sanctification (ce qui est le but de toutes nos traditions religieuses) en nous appuyant les uns sur les autres, avec la diversité de nos traditions religieuses (ce qui est la spécificité des artisans de paix). Nous en explicitons l’expérience dans le séminaire interspirituel 2010-2011 intitulé « La Cité de Paix. entrer dans les 7 demeures spirituelles ».

Pour faire goûter la  « Cité de Paix » afin de fortifier en nous le désir d’y entrer, nous avons vécu une rencontre interreligieuse de prières le 21 novembre 2010 au Skit du Saint Esprit, dans le Monastère orthodoxe de tradition russe dont le père Higoumène Barsanuphe, Archimandrite de l’Eglise orthodoxe russe, est le prieur. C’est un haut lieu de l’iconographie en Occident, où résida le Père Grégoire (Krug), moine iconographe le plus connu du monde orthodoxe et en général religieux, décédé en 1969 au skit du Saint Esprit, où se trouve sa tombe. Nous avons baigné dans une atmosphère hors du temps, par la beauté du lieu et des icônes nous incitant à la contemplation. Puis dans une salle à coté du lieu de culte, puisqu’aucune prière ne peut être improvisée dans la tradition orthodoxe, nous avons évoqué comme à notre habitude, les textes fondateurs des diverses traditions en présence, ainsi que des témoins de nos traditions chez qui ces textes ont pris corps.

C’est dans l’atmosphère de la Transfiguration, rencontre avec l’Eternel ici et maintenant, que nous avons entrepris en décembre 2011 notre première retraite interreligieuse au Carmel d’Avon, qui fut l’aboutissement  de notre séminaire inter spirituel 2010-2011 sur le thème : « La Cité de Paix. Goûter les 7 demeures spirituelles ». En avril 2012, nous avons vécu dans une atmosphère semblable notre 2nde retraite interreligieuse au Monastère Syriaque Orthodoxe de l’Eglise Antiochienne de Chandai où nous avons continué d’approfondir la spiritualité en train d’émerger parmi nous, à l’écoute de l’appel à « Demeurer à la  Racine du Souffle ». C’est dans une atmosphère semblable que nous avons été plongés au Monastère de Ganagobie lors du colloque de 2012 sur le thème « Comment grandir en humanité ? », portés par le rythme de la prière bénédictine qui nous ouvre les portes de l’Eternité ici et maintenant.

… appelés à former la « Cité de la paix »…

Qu’est-ce donc que « Demeurer à la Racine du Souffle », si tel est l’appel des Artisans de Paix ? « Si nous voulons rencontrer les religions du monde, nous devons aller à la racine de la conscience » dit Le Bienheureux Jean-Paul II  en 1986, le jour du rassemblement d’Assise, « c’est-à-dire à la racine du Souffle » continue Jacques Vidal au Carmel d’Avignon en 1987. «  Prier c’est reconduire son souffle à la Source » dit Jacques Vidal à l’occasion d’une retraite qu’il conduisit, dans l’esprit d’Assise au Carmel d’Avignon, peu de temps avant sa mort en 1987. C’est remonter de la manifestation jusqu’au point de naissance du souffle où jaillit la conscience, là où très exactement se fonde l’agir moral dans l’axe de nous-mêmes, affirmant notre liberté sur le biologique et le psychique qui pourraient nous tenir captifs de leurs balancements.

C’est de ce retour à la Source de la conscience, voire du cosmos, qu’émerge la « Spiritualité de l’Interreligieux » dont il est question ici. Cette innovation de l’attitude  se donne à goûter et à sentir intérieurement,  à voir et entendre, et même à toucher, comme en témoigne la pratique des Artisans de Paix. L’expérience de cette innovation concerne l’être tout entier des Artisans de Paix. Elle est un risque pour chacun, de se perdre  dans la confusion. Mais elle est aussi une chance de s’unir dans la clarté et la distinction. Elle requiert donc une vigilance extrême que le séminaire de recherche et de formation Artisans de Paix sur la « Spiritualité de l’interreligieux » a pour vocation d’exercer du point de vue de l’écoute et du débat éthique, dans le cadre d’AIDOP (Agence Internationale pour la diplomatie et l’Opinion Publique fondée par le professeur Jean-Paul Durand op).

Entrer dans la « Cité de Paix »,  c’est entrer progressivement mais réellement dans la Présence vraie de Dieu comme disent nos amis calvinistes, plus intérieure à nous-mêmes que nous-mêmes, plus extérieure  que toute extériorité : c’est à cette extériorité-là que nous sommes conduits manifestement au niveau de la 7ème demeure, à partir de l’intériorité pure dont nous parle Thérèse d’Avila dès la 1ère demeure et dans tout le château. Ce lieu réalise les Fraternités Artisans de Paix que nous avons commencé à explorer en 2009, où nul n’est propriétaire du message qu’il véhicule. Il prépare le pèlerinage Artisans de Paix à Jérusalem en 2012. Les Châteaux forts que nous sommes, chacun et chacune de nos traditions, s’ouvrent et ensemble, nous sommes appelés à former la « Cité de Paix » qui sera confrontée en 2012 à l’actualité de la ville de Jérusalem.

…en devenant des chercheurs de paix.

La voie spirituelle des Artisans de Paix (Dialogue du Salut)

 

Une voie de sanctification pour tous (ce qui est la finalité de chacune de nos religions) où nous nous appuyons les uns sur les autres, avec non seulement la diversité des cultures et des nations mais aussi des traditions religieuses qui sont les nôtres (ce qui est le propre des Artisans de Paix).

Un appel à l’unité des enfants de Dieu dispersés

Les Artisans de Paix sont appelés à réaliser l’unité des enfants de Dieu dispersés, avec le partage intégral du message essentiel de chacune de nos traditions, sans confusion des unes avec les autres et sans accaparement aucun.

« Sans confusion », cela signifie que ne sont pas éludées les pierres d’achoppement de nos traditions. « Sans accaparement aucun » veut dire que le partage du message essentiel de chacune de nos traditions est cependant intégral.

En mars 2011, 3 enseignements Artisans de Paix au Temple de l’Etoile, porteront sur cette question-clé : « Les pierres d’achoppement sont-elles un trait d’union ? » avec les exemples de « Jésus, l’unique  voie » (Jean 14,6 : « Nul ne vient au Père si ce n’est par moi »)  et du (non) « sacrifice d’Isaac ou d’Ismaël ?». La démarche « Artisans de Paix » postule que les pierres d’achoppement ont vocation à devenir des traits d’union. Nous essaierons de le montrer non pas théoriquement mais pratiquement par le témoignage de « la voie des Artisans de Paix ».  En effet notre démarche est avant tout une pratique qui donne à penser. Notre recherche porte sur la voie du face à face dans l’accueil mutuel, de telle sorte que celui qui parle, le fasse toujours au nom du témoignage qui est le sien dans l’ouverture à l’autre.  Ainsi chacun est invité à occuper la place unique qui est la sienne et à parler en son nom propre, de façon responsable. Un homme qui ressemble à Dieu est un homme qui ne ressemble à rien, dit Maître Eckhart. C’est en nous reconnaissant chacun comme unique, que nous pouvons nous reconnaître comme différents certes, mais aussi comme images de Dieu et donc semblables, et ainsi frères. La voie du face à face est pour nous, Chemin d’approfondissement de l’altérite et de l’unité de la Vie, dans le respect et la confiance où chacun apprend à lire la Vérité  dans le visage de l’autre.

Pour ceci, les figures de Moïse et d’Elie sont très précieuses : Moïse reçoit sur le Mont Sinaï, la Loi qui interdit de manger l’autre ; Elie reçoit le sommet de sa révélation sur le Mont Horeb (autre appellation du Sinaï) dans « la voix du silence fin », ce qui suppose de sa part, une ouverture radicale à l’Intériorité. Celle-ci est  devenue le chemin des traditions du Carmel vouées à Elie par la pratique de l’écoute du silence fin qui débouche sur une expérience intérieure du Buisson Ardent, avec la vive flamme d’amour.  Pour nous rencontrer en profondeur dans l’altérité, nous devons passer par l’écoute de la voix du silence fin et la vive flamme d’amour. C’est à ce prix que les différences dogmatiques ne sont plus obstacles au partage intégral du message essentiel de nos différentes traditions. Cette pratique nous engage dans une quête de l’intériorité semblable au chemin des traditions du Carmel, que nous explorons en 2011 au Forum 104 dans notre séminaire interreligieux de recherche sur « La Cité de Paix – Entrer dans les 7 demeures spirituelles ». Cette quête de l’intériorité vraie devrait nous ouvrir de fait sur une extériorité vraie, comme ce fut le cas pour sainte Thérèse d’Avila qui, en son temps, s’engagea activement dans la réforme des monastères carmélitains. Elle nous ouvre de fait sur la réalité des Fraternités Artisans de Paix.

Notre tension amoureuse vers l’unité règle notre Voie du face à face

Le signe de notre unité est celui de l’Intériorité vraie dont il est question dans les 7 demeures spirituelles de la « Cité de Paix » : l’aspiration à l’unité des contraires règle la voie des Artisans de Paix lors de nos rencontres face à face entre personnes et traditions. C’est avec elle que s’approfondissent  l’altérité  et la reconnaissance  toujours possible ; laquelle se révèle contemplation et amour dès la 4ème demeure. Cette contemplation et cet amour s’actualisent dans les Fraternités Artisans de Paix qui sont ce que nous appelons l’Intériorité vraie des Artisans de Paix. Elle manifeste l’unité transcendante des religions. Nous en expérimentons la valeur inestimable à chacune de nos réunions interreligieuses de prières. Nous en recherchons les règles dans le séminaire interspirituel 2010-2011 intitulé « La Cité de Paix. Entrer dans les 7 demeures spirituelles ».

L’expérience de la Voie de l’intériorité et du face à face qui caractérise le chemin des Artisans de Paix est à son sommet dans la 7ème demeure avec l’expérience de l’union des 2 natures (substantielle et in-substantielle) : l’« union à Dieu » dans les monothéismes, la réalisation que « le nirvana est le samsara » dans le Mahayana (Grand Véhicule du Bouddhisme). Mais elle est présente tout au long du chemin de « La cité de Paix »  dès la 1ère demeure où le désir nous met en route par la tension amoureuse vers l’unité qui nous habite, tout au fond de notre intériorité : les larmes sont le sceau de cette aspiration lorsqu’elle est profondément ressentie; parce que ce sont des larmes d’amour, elles sont le signe d’une guérison intérieure à l’œuvre. Mais l’homme court le risque permanent de regarder en arrière et de se pétrifier comme la femme de Lot : son âme est alors comme un corps paralysé ou impotent qui bien qu’il ait pieds et mains, ne peut les commander. « Ainsi y-a-t-il des âmes si malades et si habituées à se tourner vers les choses extérieures qu’il n’existe pas de remède et qu’il ne semble pas qu’elles puissent entrer en elles-mêmes » nous dit sainte Thérèse d’Avila. Ces âmes se quittent elles-mêmes, vivant aux alentours du château intérieur, dans le fossé où elles sont importunées par des reptiles venimeux. C’est pourquoi la 1ère demeure ne suffit pas, elle appelle la 2nde demeure qui se caractérise par le combat spirituel pour demeurer dans l’intériorité : la persévérance en est le sceau ; le discernement des esprits est le don qui la rend possible et la paix intérieure en est le fruit qui ouvre les demeures à venir.

Dans les 2 premières demeures, s’exerce une purification active des sens (1ère demeure) et de l’intelligence (2nde demeure) en tension amoureuse vers l’unité qui donne la paix intérieure. Celle-ci conduit à la 3ème demeure avec laquelle l’homme passe derrière le miroir du monde, lorsqu’il est dessaisi du face à face sujet / objet (connaissance extérieure du monde) et saisi par la certitude sensible de l’Intériorité (ce que les Bouddhistes appellent l’interdépendance) et qu’ensemble nous pouvons appeler Vérité : l’illumination en est le sceau, en deçà du face à face sujet/objet avec lequel le monde se construit; l’interprétation des langues est le don qui l’accompagne dès que la connaissance est dans la certitude sensible, avant que des mots ne viennent pour la dire. La possibilité de la connaissance intra- / inter-religieuse apparaît dans cette demeure. C’est pourquoi nous parlons ici de 1ère conversion du face à face toujours dangereux, à la paix intérieure. Mais celle-ci ne va pas nécessairement demeurer… Le risque est grand d’accaparer la Vérité dans une construction idéologique (de manger le fruit de l’arbre de la connaissance selon la métaphore biblique), comme c’est le cas dans les intégrismes. Le risque de se perdre est  maximal dans cette 3ème  demeure : dans les Evangiles, il nous est dit que les démons connaissent Dieu mais ne lui obéissent pas. La connaissance de l’Intériorité vraie par la certitude sensible est une étape nécessaire mais insuffisante. L’épreuve de l’amour, avec l’humilité qui lui est inhérente, sera décisive dans la 4ème demeure. Le passage de la 3ème à la 4ème demeure est le temps de la purification passive qui a pour valeur numérique 26 dans la tradition juive : la valeur numérique du Tétragramme.

La 4ème demeure appelée par Thérèse « la seconde conversion », marque un tournant de l’unité des contraires avec l’expérience de la nuit de l’esprit au cours de laquelle s’éveille la Mémoire Profonde du Sinaï qui règle l’Assemblée des Artisans de Paix : le sceau de la Mémoire Profonde, c’est la mémoire corporelle des 3 qualités du Souffle se révélant dans les noms de Dieu qui s’éveillent d’autant mieux que l’esprit entre dans la nuit, une nuit qui ne va cesser de s’approfondir, tandis que le Seigneur de l’âme humaine surgit en celle-ci par des événements la transformant ; don qui relève du miracle. Les 5ème, 6ème et 7ème  demeures sont celles de l’union. Dans la 5ème  la bonne volonté  de l’homme devient effective avec la réponse ‘Me voici’, ‘Qu’il me soit fait selon ta parole’ à la voix qu’il entend dans le silence fin: le sceau en est l’Election avec laquelle s’accomplit le discernement des esprits de la 2nde demeure ; la prophétie est le don qui l’accompagne. Dans la 6ème demeure, l’homme fait l’expérience de la nuit plus obscure que jamais,  mort de l’âme avec laquelle jaillit la vie en pure liberté, accomplissant ainsi l’illumination de la 3ème demeure qui n’est Vérité que lorsqu’elle se dessaisit d’elle-même : le sceau en est la remise confiante de l’esprit à Dieu dans la paix, ce qui est le sens 1er du mot « Islam » et que la mystique carmélitaine nomme « Fiançailles spirituelles » ; le don de sagesse en est le fruit. Enfin la 7ème demeure est celle de la célébration de l’Amour : le sceau en est l’alliance  que sainte Thérèse appelle le Mariage spirituel  avec lequel sont unies les 2 natures, substantielle et insubstantielle ; la transfiguration de la matière est le don qui l’accompagne. Elle est la condition de l’accomplissement de la 1ère  demeure et des suivantes ; ce qui veut dire qu’elle est la dernière et la première. La Voie spirituelle des Artisans de Paix nous fait entrer dans un nouveau rapport au temps  celui de la Transfiguration de la matière du monde où le commencement vient après la fin.

Les Fraternités Artisans de Paix sont précédées par l’unité transcendante des religions, dont elles sont le signe

Entrer dans la « Cité de Paix »,  c’est entrer progressivement mais réellement dans la Présence vraie de Dieu comme disent nos amis calvinistes, plus intérieure à nous-mêmes que nous-mêmes, plus extérieure  que toute extériorité : c’est à cette extériorité là que nous sommes conduits manifestement au niveau de la 7ème demeure, à partir de l’intériorité pure dont nous parle Thérèse d’Avila dès la 1ère demeure et dans tout le château. Ce lieu réalise les Fraternités Artisans de Paix que nous avons commencé à explorer en 2009, où nul n’est propriétaire du message qu’il véhicule. Il prépare le pèlerinage Artisans de Paix à Jérusalem en 2012. Les Châteaux forts que nous sommes, chacun et chacune de nos traditions, s’ouvrent et ensemble, nous sommes appelés à former la « Cité de Paix » qui sera confrontée en 2012 à l’actualité de la ville de Jérusalem.

C’est dans cet espace de « reconnaissance » de l’autre avec la prise au sérieux des « pierres d’achoppement » de nos traditions,  qu’émergent depuis 2009  des « Fraternités Artisans de Paix » : une Hébraïque, une Eucharistique, une Islamique, une Bouddhique. Chaque tradition véhicule un message essentiel dont elle n’est pas propriétaire, ainsi en est-il du sens spirituel de l’Islam qui signifie la remise confiante à Dieu dans la paix. Toute expérience spirituelle ne passe-t-elle pas par là ? Mais il en est ainsi aussi de l’Eucharistie avec laquelle la Parole de Dieu se fait matière. Dans nos rencontres interreligieuses de prières, chacun de nous ne devient-il pas parole nourrissante pour autrui ? Quant à l’institution d’un peuple de peuples témoin, elle s’inscrit directement dans la vocation hébraïque de recevoir la Loi du Sinaï pour l’humanité tout entière. La voie spirituelle des Artisans de Paix vise l’émergence d’un peuple en marche transcendant ses frontières sans les abolir: un peuple de peuples (vocation hébraïque), corps du Christ en train de venir au monde (vocation eucharistique), s’en remettant à Dieu dans la paix (vocation islamique), transfigurant la matière du monde (vocation bouddhique).

Ces Fraternités sont le signe visible de l’unité des enfants de Dieu dispersés, unité transcendante des religions : chaque tradition est responsable d’un message essentiel dont elle n’est pas propriétaire, puisqu’il est pour l’humanité tout entière.  En elles, se conjuguent toujours le singulier (la face unique de chacun), le particulier (le terreau dont il se nourrit) et l’universel (l’unité transcendante des religions) que les artisans de paix sont appelés à manifester conjointement  et concrètement.

Plus nous nous engageons dans « la voie spirituelle des artisans de paix », plus chacun de nous va vers lui-même : le juif, le chrétien mais encore plus distinctement, le catholique, le protestant, l’orthodoxe, et aussi le musulman, le bouddhiste, l’hindouiste et d’autres encore. Chacun est d’autant plus ouvert vers les autres, qu’il est mieux différencié et enraciné dans sa propre tradition ; et réciproquement. De telle sorte que nous pouvons dire que le signe de l’unité des enfants de Dieu, c’est leur diversité. C’est ainsi que la vocation interreligieuse des Artisans de Paix développe  aujourd’hui ce qui était en germe dans l’expérience œcuménique quand elle naissait au milieu du siècle dernier dans le groupe Chrétien. Ce qui est notable, c’est que nous faisons l’expérience que c’est l’interreligieux qui fait progresser l’œcuménisme aujourd’hui.

Demeurer à la racine du souffle, là où le commencement vient après la fin et où les nations ont rendez-vous: la valeur de « Bérechit »

Les différences religieuses importantes, loin de nous éloigner les uns des autres, nous replongent dans l’expérience de la Sagesse des nations où l’unité se rencontre au lieu de naissance du Verbe, à la racine du Souffle dans le corps de l’homme et dans la diversité des cultures, grâce aux différents visages de l’humain, dès lors que la Sagesse est désirée et recherchée, passivement et activement, dans une tension amoureuse. Ce qui est le cas de l’amoureux de la Sagesse qu’a été Socrate, père fondateur de la philosophie avec Platon et Aristote et repris par les plus grands penseurs de leur tradition. Dans cette expérience d’amour de la sagesse qui n’est pas seulement religieuse, nous devenons bénédiction les uns pour les autres, don et gratitude pour ce que nous donnons et recevons, joie de la rencontre inédite, découverte surprenante et enrichissante d’un univers tout autre. Emergent de cette joie, le respect de l’autre, de l’hôte et des lieux ; l’esprit d’ouverture et de communion ; l’attention et l’écoute ; la présence au présent ; le  sens et la beauté de nos signes, gestes et rites qui peuvent transformer notre vie en une liturgie.

« Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu » nous dit l’Evangile, sans spécifier l’appartenance religieuse de ces artisans de paix : « seront appelés fils de Dieu » des femmes et des hommes de bonne volonté, qu’ils soient juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes ou agnostiques, pourvu qu’ils soient en marche vers la paix. Ce qui fait de nous l’Assemblée des Artisans de Paix, c’est le fait que nous croyons que cette marche est une transformation de soi-même en même temps que du monde, du rapport à l’ultime et aux autres. La tension amoureuse vers l’unité est le chemin de Connaissance qui va de Commencement en Commencement, procédant du Cœur au sens biblique du terme, dont le fameux « Bérechit » est la valeur : celle de l’unité se livrant dans la diversité de l’espace et du temps, suscitant le désir,  siège de l’intelligence et de la sensibilité  avec lesquelles nous sommes engagés corps, âme, esprit, dans un chemin de croissance de l’être, de quête de la vérité et d’accueil de la vie en abondance. C’est ce que disent les deux premiers versets de la Genèse : Bérechit est le 1er mot. Il commence avec la 2nde lettre de l’alphabet. Au commencement il y a le pluriel de la plénitude en Dieu : ELOHIM. Puis vient l’évocation du RUAH d’ELOHIM. C’est alors que le Souffle d’Elohim se rassemble dans le Dire et viennent les 7 jours de la Genèse en chiasme (1-7, 2-5, 3-6, avec le 4 au milieu) : ensemble, ils sont l’expression de la vie organique d’ELOHIM, la manifestation de son unicité plurielle où le pluriel du Commencement se présente en 7 jours.

Cette semence du Verbe opère la gestation des Fraternités « Artisans de Paix », telles qu’elles viennent au jour parmi nous jusqu’à former ensemble, la Cité de Paix avec ses 7 demeures spirituelles qui évoquent pour tous, les 7 jours de la Genèse (Gen 1)  et pour les Chrétiens, les 7 paroles du Christ en Croix. Dans le geste de l’Eternel, les 7 demeures spirituelles sont coextensives en l’homme comme les 7 jours de la Genèse, même si nous en prenons conscience progressivement. C’est au milieu de la « Cité de Paix », dans la 4ème demeure, que s’éveille la Mémoire Profonde des 3 qualités du Souffle primordial : celle du Souffle d’Elohim qui nous saisit à la racine de notre être avec une force in-humaine pouvant détruire ce qu’elle touche extérieurement, celle du Buisson Ardent qui brûle notre être sans le consumer l’enseignant intérieurement sur la façon de vivre avec Elohim, celle de l’offrande que nous sommes appelés à devenir les uns pour les autres : Corps Livrés pour un monde nouveau, Table servie comme cela est annoncé dans la sourate du Coran portant ce nom. C’est pourquoi la 4ème demeure spirituelle opère comme le 4ème jour de Genèse 1 (création de luminaires dans le ciel, repères pour les vivants à venir) et la 4ème parole du Christ en Croix (« J’ai soif », nous invitant à devenir nous-mêmes offrande.

Devenir un peuple de peuples témoin de l’artisanat de la paix, en lien avec le Dialogue Inter-Monastique

En privilégiant le silence et l’écoute, à chacune de nos réunions interreligieuses de prières, nous laissons résonner en chacun, la parole toujours singulière, dont la diversité des textes canoniques de nos traditions porte la trace. Il s’agit alors de s’engager sur le Chemin auquel nous introduit la lecture de nos textes fondateurs.

Attentifs ensuite à l’immédiate intraductibilité de ces paroles, nous contemplons ensuite la parole sans bruit de mots relatée par Elie, rendue visible par le témoignage des saints, interprètes de l’innommable. Il s’agit alors pour nous de contempler la Vérité attestée par ceux chez qui elle a pris corps, sans lesquels les Livres seraient lettre morte. Une donnée de la vie spirituelle est que nous devenons ce qu’il nous est donné de contempler, qui transforme notre vie.

Nous laissons enfin monter des paroles du fond de notre cœur, qui sont des paroles adressées à Dieu et qui restent sans réponse humaine immédiate. Nous nous ouvrons ainsi à la Vie insufflant nos gestes aussi fermement que le Buisson ardent qui parla à Moïse, nous engageant ensemble dans une voie de transfiguration. Il s’agit alors d’accueillir la Vie en abondance.

Nous ne pouvons donner à Dieu que ce qu’il nous donne lui-même. Nous ne pouvons que lui rendre grâce. Ainsi, durant toute la célébration et à la fin, il s’agit d’adorer en rendant grâce. Les temps de parole sont alternés avec des chants juif, chrétien, musulman, puis croisés portant notre action de grâce.

Pour donner la plénitude du sens de ces rencontres, je présente le témoignage d’un moine bénédictin pratiquant le DIM (Dialogue Inter Monastique) qui nous a fait l’amitié d’entrer en contact avec nous, Dom Marie-Vladimir Gaudrat, Abbé de Lérins, 06406 CANNES. Il parle de la force historique de la prière dans laquelle les Artisans de Paix se reconnaissent.

«L’image qui me semble le mieux correspondre à ce témoignage, c’est celle d’une multitude de personnes connues ou inconnues porteuses de lumière comme une foule dans un pèlerinage éclairant la nuit avec les lumières qu’elle porte. C’est dans cette présence fragile, cette obscure clarté que je discerne en premier la force de la prière dans l’histoire des hommes ».

« La force de la prière est que, non seulement elle cherche à éclairer même si ce n’est que timidement ce qui est obscur, mais aussi que peu à peu elle dissout la haine et le ressentiment qui empêchent l’homme de vivre. L’image qui vient en moi devant cette expérience, sans doute parce que mon monastère se trouve sur une île, est celle des vagues de la mer qui peu à peu transforment les pierres coupantes en galets et les galets en sable. Cette expérience est aussi pour moi celle de la prière des psaumes répétés chez nous de semaine en semaine. En eux s’expriment pour les convertir, pour les transformer tous les sentiments humains. »

« Il est des foules en prière qui peuvent changer le cours des événements non par la violence mais par une force tranquille. Il est aussi une somme de prières individuelles et même une seule prière qui peuvent le faire aussi. Mais dans le secret, dans le mystère en évitant de penser cette force comme ce qui pourrait ressembler à une pratique magique où un poids en contrebalancerait un autre. Parler de la force historique de la prière, c’est toujours parler avec humilité de ce que nous ne saisissons pas vraiment car elle est un don de Dieu. L’image que j’ai devant les yeux en ce moment est tout autant celle de Thérèse de l’Enfant-Jésus priant dans le secret du Carmel pour l’assassin Pranzini, que celle de toutes les prières secrètes dites en Union Soviétique durant le communisme par ceux qui allaient jusqu’à prier pour leurs persécuteurs et dont certaines nous ont été retranscrites ; elle est aussi celle des moines bouddhistes du Myanmar défilant dans les rues de Rangoon en priant. Si pour un regard extérieur, l’efficacité n’est pas la même, en réfléchissant comme nous le faisons sur la prière, nous sommes nous aussi invités, et c’est un autre dynamisme qu’elle rend possible, à dépasser les apparences ».

Un chemin de pensée pour les Artisans de Paix (Dialogue du Sens)

 

La conversion de la pensée des artisans de paix est un chemin sapientiel qui s’adresse à des âmes raisonnables qui ont commencé à aimer la sagesse (1). Qu’elles adhèrent ou non à une religion, les âmes raisonnables sont celles qui font le choix de la vie. Plus elles goûtent la sagesse, plus elles espèrent.

Goûter la sagesse et choisir la vie

Les âmes raisonnables s’accorderont pour dire que la mort n’est acceptable que si la vie est apprentissage de l’éternité. Elles découvriront alors les trois clés d’apprentissage de l’éternité :

Demeurer dans le questionnement de l’origine et de la fin,
Vivre à la frontière de soi-même et d’autrui,
Persévérer dans l’être en occupant la place unique qui est la sienne
.

Cet apprentissage est l’objet du combat spirituel exploré dans la 2nde demeure spirituelle de la Cité de Paix : ce sont les 3 clés d’apprentissage de l’éternité qu’il s’agit d’intérioriser pour que puisse venir au monde la voie spirituelle des artisans de paix.

Intérioriser les 3 clés d’apprentissage de l’éternité

Le respect mutuel est à la base de l’éthique des Artisans de Paix. Il suppose que nous considérions les personnes de traditions diverses, comme des témoins multiples de l’unique vérité qu’il faut supposer, sans quoi aucun dialogue ne serait possible.

L’unicité de la vérité maintient l’horizon de la transcendance qui, pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, se manifeste dans l’expérience toujours une et plurielle de la Révélation; et pour les scientifiques, dans l’inachèvement même de l’expérience de la recherche.

L’écoute sans confusion de la parole des uns et des autres, est la qualité première de la participation à cet horizon. Elle suppose que je ne parle pas à la place d’un autre, mais seulement à la place unique qui est la mienne. L’unicité de la vérité se reflète dans l’unicité des personnes, toujours différentes et semblables. L’analogie est une catégorie motrice de la recherche des Artisans de Paix fondée sur l’écoute et visant le vivre et le penser ensemble des juifs, des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes mais aussi des scientifiques.

Cette recherche conjugue l’attention à l’achèvement des temps qu’annonce la Révélation avec ses multiples visages, et l’attention à leur inachèvement qui est au cœur de la démarche de science et pour le croyant, au cœur de son attente du plein accomplissement de la promesse. La tension entre les deux est dans la notion de Transfiguration dont les récits évangéliques sont le signe de reconnaissance des Artisans de Paix. Les mutations épistémologiques du vingtième siècle, orientant la recherche vers la dimension génétique (dimension du vivant des phénomènes) nous aident à penser cette tension entre l’horizon d’un achèvement avenir (qui qualifie l’éternité) et l’inachèvement actuel des phénomènes (qui qualifie l’histoire). Cette tension est ignorée dans les pensées strictement analytiques et déterministes, dites positivistes, orientées vers la maîtrise d’un monde déjà-là.

En pensant cette tension éternité / histoire de l’intérieur des sciences, le monde dont nous sommes partie prenante, nous apparaît en construction continuelle et nous en sommes responsables. Il est comme un Corps dont nous sommes membres, comme dans la métaphore de saint Paul. De l’intérieur des sciences, se posent des questions qui sortent du champ des sciences positives et peuvent trouver des réponses dans les champs métaphysique ou (et) religieux. De nouvelles alliances deviennent possibles entre genres de connaissances mais aussi entre nations. Nous pouvons alors vivre la paix qui devient ainsi structurellement possible entre les religions, les sciences et les nations au fur et à mesure que se modifie notre perception du temps.

Laisser notre perception du temps se modifier pour intérioriser ces 3 clés

Commentant les actes désolants de profanation des cimetières juifs, chrétiens et musulmans, l’Abbé Pierre, invité sur Antenne 2, proclama en son temps : « Pour éviter de pareils actes, ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’une nouvelle vision du monde ». Une nouvelle « vision du monde », c’est en termes techniques, un nouveau « paradigme de pensée », une nouvelle vision du monde.

C’est précisément un nouveau paradigme qui a été inauguré par les cycles de conférences 1997-2002 des Artisans de Paix ; lesquels se fondent tous, sur ce que signifie « Sinaï » dans la diversité de nos traditions culturelles, religieuses et sécularisées, le « Sinaï » faisant partie du patrimoine culturel de l’humanité tout entière. En effet le Sinaï évoque la mémoire de Moïse, d’Elie et des récits évangéliques de la Transfiguration qui ont lieu sur un autre mont, le mont Thabor, mais où Jésus est entouré de Moïse et d’Elie. « Comme Moïse, Jésus et Elie s’entretiennent au sens fort où ils se tiennent ensemble, Juifs, Chrétiens et Musulmans sommes invités à nous entre-tenir, et ceci constitue un véritable changement de vision du monde, du rapport entre les religions, au sens où la pensée procède par bonds et changements de visions du monde successives » ainsi que le dit Raphaël Draï (2), après avoir écouté Michel de Goedt, carme (3), commenter le récit de la transfiguration. « Et cela devrait transfigurer la matière du monde », ajouterais-je. Des bouddhistes ont rallié nos entretiens. Ils  se reconnaissent non pas en un visage mais dans l’élément de transformation de la matière en lumière qui est au cœur de leur recherche. Afin de nous ressourcer ensemble dans ce signe de reconnaissance, nous pratiquons un travail interscripturaire depuis le 30 janvier 2007.

Mesurons bien la nouveauté de la vision du monde (paradigme) inscrit dans ce récit déjà ancien : Moïse, Jésus et Elie sont apparus sur la terre, à des moments différents de l’histoire  et cependant, sur le mont Thabor, ils sont contemporains l’un de l’autre… Les religions juives, chrétiennes et musulmanes, sont apparues sur la terre, à des moments différents de l’histoire et pour cela, les dernières nées ont trop souvent prétendu se substituer aux précédentes. Les récits de la transfiguration mettent radicalement fin à cette prétention, en manifestant les fiançailles du temporel avec l’éternel. Ainsi s’accomplit l’Alliance qui est à la fondation de la  Révélation. L’Alliance n’est pas seulement radiale – inscritedu centre à la périphérie, de Dieu à l’homme – entre Dieu et ses élus mais, ceux-ci étant toujours susceptibles d’entrer en concurrence les uns avec les autres, elle est aussi tangentielle, entre les membres de la périphérie, hommes singuliers, et entre les groupes particuliers dont ces hommes font partie. Avec cette seconde alliance, qui réfléchit la première, peut s’engager la transformation de la matière du monde (transfiguration), dont ces hommes sont faits.

Orienter notre regard vers la synthèse ou la genèse des phénomènes

Quand les conditions d’une chose sont rassemblées, elle vient à l’existence. Si l’œcuménisme et l’interreligieux ont pu se déployer ainsi au cours du XXème siècle et en ce début de XXIème siècle, c’est que les esprits étaient prêts pour concevoir une synthèse inachevée, ou en acte d’achèvement, dont les éléments continuent d’avoir une vie propre, irréductible l’une à l’autre. Une chose est de recevoir une grâce ; une autre de s’en rendre compte et une troisième de pouvoir en parler. Pour que le changement de vision du monde (paradigme) du rapport entre religions ait pu être inauguré à Assise en 1986, puis prendre corps parmi nous, encore fallut-il que les conditions fussent rassemblées pour cela. Elles le furent en partie grâce aux mutations épistémologiques de la pensée scientifique du siècle dernier qui a développé en nous de nouvelles capacités.

Je rejoins ici la pensée que Pierre Teilhard de Chardin exprima prophétiquement en 1920, dans la conférence qu’il donna à l’Ecole Polytechnique, sous l’intitulé « Analyse et Synthèse » ou « Science et Christ » : quand les scientifiques orientent leur recherche vers l’analyse ou vers le passé, la matière du monde se dissout ; quand au contraire ils l’orientent vers la synthèse ou la genèse des phénomènes, alors apparaît ce qui donne au monde sa consistance et se présente comme le dynamisme de la démarche de science, dans le prolongement de l’éthique et de la mystique qui la rendent possible.

L’éthique et la mystique qui rendent possible la pensée génétique (pensée du vivant) de l’interdépendance entre les parties et le tout, le sujet et l’objet qui est au cœur de la vision systémique (globale) des sciences, relèvent de cette modification de la perception du temps qui est au cœur de la vision du monde (paradigme) de la Transfiguration, avec la double dimension radiale et tangentielle qui s’ensuit. Or cette modification de la perception du temps est dans l’inspiration même de la pensée de Jean Piaget (5) ; lequel a inauguré en 1950 « l’épistémologie génétique ». Elle oriente la pensée de l’amant de Dieu non pas vers le ciel mais vers la terre, et celle de l’amant de la transcendance vers la nature.

Chercher Dieu dans toutes les espèces, de la terre aux cieux en passant par le monde sécularisé

Dans son autobiographie, Jean Piaget écrit : « Je me souviens d’un soir de révélation profonde : l’identification de Dieu avec la Vie même était une idée qui me remua presque jusqu’à l’extase parce qu’elle me permettait dès lors de voir dans la biologie l’explication de toutes choses et de l’esprit lui-même. /…/ Le problème de la connaissance (à proprement parler, le problème épistémologique) m’apparut soudain dans une perspective entièrement nouvelle et comme un sujet d’études fascinant. Cela me fit prendre la décision de consacrer ma vie à l’explication biologique de la connaissance. ». L’ouvrage « Biologie et Connaissance », écrit au soir de sa vie, atteste de la constance de cette inspiration de Piaget. Sa pensée concentre notre attention vers la genèse des phénomènes.

«L’épistémologie génétique » (4), théorie de la connaissance du vivant formulée par Jean Piaget en 1950, inaugurant « le paradigme systémique », pense la cosmogénèse, la biogenèse, la psychogenèse et la noogenèse, dans le prolongement l’une de l’autre, puisque la genèse procède par le dynamisme d’invariants fonctionnels et que celui-ci accomplit l’Humanité. Les invariants de la genèse, au nombre de trois, correspondent aux 3 clés d’apprentissage de l’éternité : ils combinent la « centration  » sur soi (l’individuation, avec la « fonction d’assimilation » (6)), la « décentration » sur l’autre (pour devenir soi-même grâce à l’autre, avec la « fonction d’accommodation » (6)) et la « surcentration » sur un plus grand que soi (que Piaget appelle le « sujet épistémique » qui accomplit en nous l’Humanité, avec la « fonction d’équilibration (6) » entre « l’assimilation » et « l’accommodation »). C’est pourquoi avec l’épistémologie génétique, la paix est structurellement possible et émerge toujours de façon inattendue.

Sortir d’un relativisme pur et simple pour entrer dans une relation

La genèse faite d’événements toujours imprévus (NDLR, Dieu est surprise), porteurs de vie ou de mort, est l’épreuve de réalité du « relativisme » qui est le nôtre et qu’il faut qualifier de « génétique » pour autant qu’il demeure dans la vie; ce qui est sa manière d’échapper au relativisme pur et simple que critique à juste titre, le pape Benoît XVI. Cela donne une pensée en spirale, semblable en ceci à la pensée talmudique, que manifeste la forme de beaucoup de cycles de conférences Artisans de Paix où se montrent la distinction de trois champs et le dynamisme de leur interdépendance, double principe de conservation et d’ouverture, expérience simple d’une vie donnée qui se ressource dans le principe même du don : Ruah, Pneuma, Prana, Esprit selon les terminologies.

Ce principe du don, nous le trouvons dans l’événement sinaïtique se manifestant par trois fois dans nos textes fondateurs : lors de la révélation du Buisson ardent et du nom imprononçable de Dieu faite à Moïse sur le Mont Sinaï ; lors de la révélation de la présence de Dieu dans la voix du silence fin faite à Elie sur le Mont Horeb qui est une autre appellation du Sinaï ; lors de la révélation de la transfiguration où Jésus s’entretient avec Moïse et Elie sur le Mont Thabor, devant trois de ses apôtres.

La pensée de l’épistémologie génétique a le mérite d’être sécularisée et donc partageable dans l’espace laïc, avec la diversité des traditions de pensée scientifiques et (ou) religieuses, pourvu qu’aucune ne se ferme par rapport aux autres. Elle engage les Artisans de Paix sur le terrain même de la vocation de l’Europe, où la laïcité doit être pensée à nouveaux frais, comme l’espace de la rencontre interdisciplinaire, interreligieuse et internationale – et jamais comme celui de l’exclusion ou du conflit des civilisations. Elle nous conduit de fait, à une coopération avec « l’association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin ».

Entrer dans la révélation du Nom

La révélation des « 10 paroles » et du « Nom imprononçable » au Sinaï a inspiré la pensée systémique, telle qu’elle a été inaugurée par l’Epistémologie génétique en 1950 : jamais close sur elle-même tout en obéissant aux règles de clôture du langage, elle permet de penser l’unité organique du vivant dans l’interdépendance de ses membres qui toujours se différencient, ouvrant ainsi à un avenir non répétitif.

La philosophie contemporaine est invitée à penser l’événement transversal de la prise de conscience avec lequel la liberté advient. La connaissance jaillissant alors en pure liberté, fait système. Avec la liberté conçue comme système, l’absolu se re-présente comme esprit. Paraît l’être dans le mouvement de la schématisation, sans que jamais le sujet ne s’y résorbe : c’est l’expérience spirituelle. Ce changement de paradigme épistémique conduit à une pensée se ressourçant dans les expériences illuminatives de la Sagesse où les hommes ont rendez-vous : dialogue intra-religieux suscité par le dialogue interreligieux.

Les théologies bibliques et coraniques seront invitées à se renouveler en faisant elles aussi l’expérience transversale de la structure de la conscience éminemment circulaire, avec laquelle le Réel se manifeste comme Relation. La théologie spirituelle interreligieuse établira d’autres parentés que les théologies bibliques et coraniques. Elle ouvrira l’espace du dialogue intra religieux où chaque tradition est à réinterpréter, au regard du questionnement que suscite en elle, l’attention respectueuse à l’expérience spirituelle de l’autre.

Ces renouvellements pourraient bien laisser émerger une âme pour l’Europe en nous orientant vers la co-fondation d’une culture plurielle où il est question de naître à soi-même en même temps qu’à un autre. L’âme de l’Europe pourrait bien être ces retrouvailles de l’orient de la pensée, en occident, mettant ainsi au jour le cœur de son patrimoine philosophique, scientifique et religieux.

 

1 Depuis le 24 janvier 1997, existent des conférences Artisans de Paix qui élaborent une pensée aux frontières : interdisciplinaire, interreligieuse et internationale, la pensée Artisans de Paix se ressource dans les enracinements respectifs des uns et des autres. Au carrefour des sciences, des religions et des nations, cette pensée suppose une théorie de la connaissance (épistémologie) qui ouvre aussi une spiritualité et une spiritualité qui ouvre aussi une théorie de la connaissance (épistémologie).

2 Raphaël Draï, né le 21 mai 1942 à Constantine, est un professeur agrégé de sciences politiques. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Au-delà d’être l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et chroniqueur de la revue L’Arche avec Alain Finkielkraut, il est membre de l’Observatoire du religieux et un grand spécialiste de l’univers biblique. C’est donc en passionné qu’il s’engage en faveur du dialogue inter-religieux et donne des conférence avec l’institut inter-universitaire d’études et de culture juive.

3 Père Michel de Goedt, ocd, 1924-2009.

4 Les catégories de la pensée ne sont pas innées mais en construction lors de l’interaction entre le sujet et le milieu.

5 Jean William Fritz Piaget, (9 août 1896 à Neuchâtel – mort le 16 septembre 1980 à Genève), est un psychologue, biologiste, logicien et épistémologue suisse connu pour ses travaux en psychologie du développement et en épistémologie avec ce qu’il a appelé l’épistémologie génétique.

6 Les fonctions d’assimilation, d’accommodation et d’équilibration sont trois fonctions du vivant.

Conséquences planétaires de cette voie de paix (Dialogue de l’Action)

 

Les conséquences planétaires de la voie spirituelle proposée, qui est aussi celle d’une conversion de la pensée : la rencontre entre religions et cultures vécue dans le respect et l’écoute mutuelle, devient un signe des temps prometteur, qui nous appelle à un changement de regard face à toute l’humanité en quête d’un vivre ensemble harmonieux et d’une fraternité concrète comme fondement de la paix. Signe des temps grâce auquel la globalisation prend un sens positif.

Relever les défis de notre temps par la création d’attitudes personnelles démocratiques

Si la démocratie est un mode de vie régi par une foi agissante dans les possibilités de la nature humaine, cette foi peut être inscrite dans des lois, mais elle reste lettre morte si elle ne s’exprime pas dans les attitudes que les êtres humains ont les uns envers les autres dans tous les aspects et les rapports de la vie quotidienne. Cette expression concrète suppose que soient mises en place des conditions propices à la recherche et à la formation du jugement et de l’action intelligente des individus incarnés, avec les formations, les situations et les enracinements qui sont les leurs, y compris les enracinements religieux.

Tout obstacle à une communication libre et complète dresse des barrières qui séparent les individus en sectes et en factions antagonistes, et mine de fait le mode de vie démocratique.

Les lois garantissant les libertés civiles telles que la liberté de conscience, la liberté d’expression ou la liberté de réunion, ne sont guère utiles si, dans la vie courante, la liberté de communiquer, la circulation des idées, des faits et des expériences, sont étouffées par le soupçon, le préjugé, l’injure, la peur et la haine : ces choses détruisent la condition essentielle du mode de vie démocratique encore plus sûrement que la coercition pure.

Avoir une foi authentiquement démocratique en la paix garantit de fait la devise républicaine

Etant donné les deux conditions que nous venons d’indiquer, la démocratie en tant que manière de vivre est régie par la foi personnelle en la collaboration quotidienne entre les individus, même si les enracinements, les besoins et les fins diffèrent d’une personne à l’autre. Il s’agit de traiter ceux qui sont en désaccord avec nous, même profondément, comme des gens de qui nous pouvons apprendre et, par là même, comme des égaux.

Avoir une foi authentiquement démocratique en la paix, c’est croire possible d’affronter les controverses et les querelles inévitables en une société multiculturelle sous le signe d’une confrontation positive où chacune des parties apprend en donnant à l’autre l’occasion de s’exprimer, au lieu que l’une des parties ne l’emporte sur l’autre en la réprimant. Coopérer en donnant aux différences et aux différends une chance de se manifester, parce qu’on a la conviction que l’expression de la différence et du désaccord est non seulement un droit d’autrui, mais aussi un moyen d’enrichir sa propre expérience de vie, fait partie intégrante de l’aspect personnel du mode de vie démocratique et de la construction d’une fraternité concrète.

Pour trouver l’énergie de construire concrètement une fraternité, il importe de puiser dans toutes les ressources du patrimoine symbolique de notre humanité, particulièrement le patrimoine religieux qui est au fondement de nos cultures. Dans l’esprit d’une laïcité qui tienne compte de toutes les diversités culturelles pour penser les phénomènes dans leur globalité, un travail interscripturaire des textes fondateurs des grandes traditions religieuses devrait s’imposer en tant que patrimoine de notre commune humanité, au même titre qu’un travail interdisciplinaire et international. Une laïcité ouverte doit être l’espace de la libre rencontre de la diversité de nos cultures avec la variété de leurs enracinements.

Pratiquer une méthode de décentration critique est une voie libératrice pour tout artisan de paix

L’idéal de la démocratie devient un fait moral, si la démocratie est réellement un lieu de vie en commun où s’expérimente la capacité humaine de générer des buts et des méthodes qui permettront à l’expérience ultérieure d’être plus riche et ordonnée. C’est pourquoi l’expérience interactive, en particulier celle des voies par lesquelles s’expérimente la nature profonde de l’esprit (l’interreligieux), sera au cœur de notre démarche, la devise républicaine n’étant plus considérée comme innée mais à construire. L’expérience de la voie importe davantage que tel ou tel résultat particulier, les résultats particuliers n’ayant une valeur ultime que s’ils servent à enrichir et à ordonner la suite du processus.

L’expérience est cette libre interaction des individus avec les conditions environnantes, en particulier avec l’environnement humain, qui aiguise et comble le besoin et le désir en augmentant la connaissance des choses telles qu’elles sont. Toute autre communication signifie la sujétion de certaines personnes à l’opinion d’autres. Le besoin et le désir, sources de nos desseins et guides de notre énergie, vont au-delà de ce qui existe, donc au-delà de la connaissance objective, au-delà d’un positivisme qui caricature la science. Ils ouvrent constamment la voie à l’avenir, à ce que nous n’avons pas encore exploré, à ce que nous n’avons pas atteint. C’est là le sens d’une vraie liberté.

La laïcité conçue comme idéologie exclusiviste, la prive encore aujourd’hui de sa capacité à mobiliser ce qu’il y a d’universel dans d’autres appartenances que l’appartenance à la nation et aux sciences, en particulier l’appartenance aux religions. Or nous pouvons constater un retour du religieux dans l’espace public français au titre d’une quête des sources de significations, par rapport aux finalités, dont l’Etat a, de fait, la charge. Cette privation affaiblit le politique en favorisant le mode identitaire de construction des identités collectives. Repliées sur elles-mêmes, les religions sont perçues comme ferments de haine et de violence irréductibles.

Engager un dialogue médiateur et fédérateur entre religions où la quête de vérité passe toujours par l’autre

Aujourd’hui, la montée des intégrismes et des communautarismes nous oblige à constater que la religion, lorsqu’elle est refoulée dans le domaine privé, ressurgit de manière intolérante dans le domaine public, favorisant la violence qui peut aller jusqu’au terrorisme. La laïcité à la française, construite lors de la Troisième République sur le modèle du catholicisme dominant de la période de la crise moderniste, avait tout simplement oublié que les religions sont non seulement parties prenantes des cultures mais encore qu’elles ont inspiré et inspirent toujours leurs œuvres majeures. Priver la sphère publique de la participation des religions à la culture de tous, c’est amputer l’humanité de son patrimoine fondateur et contribuer ainsi, insidieusement, à ce que la culture religieuse soit laissée aux nomadismes de substitution ou aux intégristes et autres fondamentalistes fermés à la richesse des cultures et de notre patrimoine commun. Certes, l’histoire des religions a refait son apparition dans les manuels scolaires. Mais elle est peu enseignée par les professeurs, eux-mêmes peu formés et se sentant démunis sur ce sujet.

Tout en renvoyant les religions à la sphère privée, les fondateurs de la laïcité (Emile Combes par exemple) ne pouvaient pas détruire la légitimité des cultes inscrite dans les droits de l’homme. Ce faisant, ils l’ont placée pour les générations à venir, dans une contradiction impossible (les aumôniers d’hôpitaux, de prison, de l’armée sont rémunérés par l’Etat). La laïcité devait garantir la liberté de conscience religieuse, mais que faire lorsque l’individu affirme un besoin et une quête que les institutions laïques ne peuvent satisfaire ? La réponse pour les fondateurs de la laïcité, c’est de ramener la question à la sphère privée. Il s’en est suivi pour les religions institutionnalisées, un durcissement de l’autorité religieuse condamnant la modernité, du même type que celui de la laïcité ignorant les traditions religieuses, tandis que de petits groupes minoritaires se fraient difficilement des voies ouvrant un avenir, d’un côté et de l’autre. Ainsi, face à cette contradiction lacunaire de la laïcité à la française, deux attitudes possibles : le durcissement identitaire ou l’identité à élaborer dans le rapport aux autres (action catholique dès les années 1920, œcuménisme dès 1930, interreligieux dès 1965).

L’intégrisme n’est pas moins condamnable à la maison qu’à l’extérieur. Rousseau était déjà conscient de ce danger lorsqu’il demandait que l’Etat ne se mêlât pas des convictions des citoyens, mais proposait qu’on surveillât quand même les pratiques ou croyances qui pouvaient menacer la cité.

Repenser la laïcité comme paradigme ouvert

La prise en considération de ces tensions, nous invite à penser à nouveaux frais la laïcité à la française, en nous situant dans l’expérience européenne. Ce devoir de penser suppose que nous réinterrogions nos paradigmes identitaires. C’est à un travail d’anamnèse de la pensée que nous sommes convoqués, scientifiques et courants philosophiques, religieux et moraux d’horizons divers, animés par la conscience de l’urgence de la responsabilité éthique des Européens, de remonter aux sources du dialogue en ses différentes formes : interdisciplinaire, interreligieuse et internationale, afin d’en assumer les conditions de possibilité. Il y va non seulement de la paix dans le monde mais encore d’une âme pour l’Europe à apercevoir comme promesse de concorde. C’est ici que se situent les premiers enjeux du dialogue interreligieux dans une perspective d’utilité publique.

Aux sources du dialogue, il y a seulement des êtres, d’autant plus humains qu’ils ont soif d’apprendre, de connaître et sont habités par une quête spirituelle qui les spécifie — chacun, en groupes particuliers où ils apprennent à parler et tous ensemble. Notre objectif sera de substituer à une vision classique, fonctionnelle, réductionniste et donc idéologique de l’humain, une vision nouvelle, vivante et synergétique des rapports entre hommes concrets enracinés dans ce qui les différencie. Dans cette perspective systémique, la conscience est ce en quoi le sujet ne s’appartient pas. Par cette non appartenance de la conscience à elle-même, le sujet répondant est décentré, capable d’admettre un point de vue autre, et son interrogation est réponse à une question plus vaste que la sienne.

Remonter aux sources du dialogue en tous ses genres suppose la mise en œuvre de la méthode de décentration critique qui n’est pas une herméneutique de l’assimilation en laquelle le semblable connaît le semblable mais une herméneutique de la différenciation en laquelle on essaie de comprendre l’étranger (conformément au principe de la connaissance biblique dont l’hospitalité d’Abraham est l’exemple type et la révélation du nom imprononçable de Dieu au Sinaï, le paradigme fondateur). L’unité cherchée se montre dans le visage de l’étranger qui la voile. La méthode talmudique sera un des paradigmes à explorer comme voie de dialogue, au même titre que l’épistémologie génétique qui en retrouve le principe dans la pensée sécularisée. Nous créons dans notre Centre, l’espace d’une interpellation transversale.

Distinguer  le dialogue interreligieux du dialogue des religions

De tout temps, les religions, les partis politiques ou les courants dits ésotériques ou spirituels, ont eu tendance à se revendiquer de LA vérité, au point d’ériger l’uniformité en valeur suprême. C’est pourquoi, afin de mieux appréhender les choses, il nous faut distinguer le dialogue des religions du dialogue interreligieux.

Le dialogue des religions n’exclut pas le danger de se prévaloir de la vérité absolue. Dans ce contexte, il devient peu envisageable de considérer l’enseignement de l’autre sur un plan d’égalité avec son message propre. Le dialogue interreligieux, en revanche, nous rappelle que si les uns se prévalent d’une vérité issue de leur religion ou culture, les autres s’identifient de la même manière à un message tout aussi « sacré » à leurs yeux.

La responsabilité qui s’impose à nous se situe bien au-delà d’un dialogue où chacun n’est présent que pour exposer les visions de sa propre tradition sans interaction au cours de cet échange. Il nous  paraît en effet indispensable de concevoir le dialogue comme une voie vers une meilleure connaissance et compréhension de l’autre et de soi-même (méthode d’éclairage en retour dite aussi de décentration critique, comme ci-dessus), avec la perspective que se construise un « peuple de peuples » en marche, artisans de paix.

Accéder à la liberté des artisans de paix

Il convient de considérer la liberté de conscience individuelle comme le lieu où s’origine toute revendication d’appartenance religieuse ou politique ; sans pour cela qu’elle ne soit extérieure aux appartenances, puisque tout individu est issu d’une généalogie ; ni qu’elle ne soit intérieure, puisqu’en régime démocratique un individu se reconnaît en son âme et conscience dans une appartenance particulière, à partir de l’expérience singulière qui est la sienne. Celle-ci ouvre l’espace du dialogue intra- et inter- religieux pour tous, à partir de l’expérience unique de chacun, enracinée dans diverses communautés.

Le syncrétisme devra toujours être évité, de même qu’une forme de scepticisme généralisé qui génère le plus souvent une perte de valeur où tout vaut tout, chaque chemin en valant un autre, etc. Se cantonner à reconnaitre des différences sur fond de « ce sont des voies différentes », c’est aboutir au silence du comparatisme sans enjeu et finalement aphasique, puisqu’il n’ose plus rien dire sur rien. La méthode dite d’éclairage en retour nous permet d’échapper non seulement au piège de l’illusion d’une vérité qui se dirait absolue, mais aussi au piège non moins grave de l’illusion d’une vérité purement relative. Le relativisme mis en œuvre n’est pas pur et simple, puisqu’il est une mise en relation qui demeure en genèse.

Chercher à mettre en parallèle religion et laïcité peut paraître inquiétant pour tous les défenseurs des lumières, nullement disposés à compromettre leur liberté chèrement acquise au profit d’un retour du religieux, souvent synonyme d’un retour au dogmatisme qui risquerait de reléguer en arrière-plan, les fondements même de la République. Il nous semble, cependant, qu’il y va de l’intérêt même de la laïcité ainsi que de la démocratie, de s’ouvrir à un véritable dialogue avec les religions. Car c’est de l’ignorance que naissent l’obscurantisme et l’intégrisme. Aussi, à notre sens, plutôt que de renvoyer les protagonistes dos-à-dos, seule une ouverture à l’échange et au dialogue, permettra à la laïcité d’avancer dans une dimension réellement positive.


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